top of page

L’histoire, qui suit son cours dans la pièce de théâtre Les Belles-sœurs, met de l’avant quinze personnages féminins qui occupent toutes un même rôle au quotidien, celui de la femme au foyer. En effet, à l’époque, la condition féminine est bien différente de celle que l’on connait aujourd’hui. L’Église joue un rôle fort important dans l’instauration de cette réalité. La femme, jugée inapte et faible, voit donc son rôle réduit à celui de la soumission et de l’enfantement. Elle est donc relayée à la maison, où elle doit s’assurer de faire les tâches ménagères, de s’occuper des enfants et surtout de prendre soin de son mari. Le dramaturge Michel Tremblay dit lui-même s’être inspiré des femmes qui ont peuplé son quotidien pour créer ses personnages.

 

Ainsi, dans la pièce, les différents personnages se plaignent ouvertement de leur sort et de leur quotidien routinier qu’elles jugent aliénant et abrutissant : « J'me lève, pis j'prépare le déjeuner. Toujours la même maudite affaire ! Des toasts, du café, des oeufs, du bacon... J'réveille le monde, j'les mets dehors. Là, c'est le repassage. J'travaille, j'travaille, j'travaille. Midi arrive sans que je le voye venir pis les enfants sont en maudit parce que j'ai rien préparé pour le dîner. J'leu fais des sandwichs au béloné. J'travaille toute l'après-midi, le souper arrive, on se chicane. Pis le soir, on regarde la télévision ! Mercredi ! C'est le jour du mégasinage ! J'marche toute la journée, j'me donne un tour de rein à porter des paquets gros comme ça, j'reviens à la maison crevée ! Y faut même que je fasse à manger. Quand le monde arrivent, j'ai l'air bête ! Mon mari sacre, les enfants braillent... Pis le soir, on regarde la télévision ! Le jeudi pis le vendredi, c'est la même chose ! J'm'esquinte, j'me désâme, j'me tue pour ma gang de nonos ! » (Les Belles-sœurs, Tremblay). Cette amertume se reflète dans les rapports humains entretenus entre les personnages. Chacune d’entre elles posant un jugement constant sur les actions et le quotidien de l’autre, les répliques sont lancées comme des fléchettes, ce qui mène à la création de plusieurs conflits.

 

Aussi, à de nombreuses reprises dans la pièce, une même réplique est répétée par différents personnages : « J’ai-tu l’air de quelqu’un qui a déjà gagné quequ’chose ? » (Les Belles-sœurs, Tremblay). Celle-ci expose la misère qui résulte de la pauvreté rattachée à la classe ouvrière et dont ces femmes sont prisonnières. Pourtant, lorsque l’une d’entre elles parvient enfin à gouter au bonheur et à la richesse, en rapportant un concours de timbres, ses consœurs se montrent envieuses et mécontentes. Elles jugent sa chance injuste et préfèrent saboter son projet pour l’empêcher d’avoir droit à ses prix. Au final, ces femmes, tant désireuses de gouter à leur propre liberté, restent tout de même cloitrées dans ce quotidien qu’elles méprisent tant et sont prêtres à tout pour empêcher l’une d’entre elles d’y avoir droit.

Les femmes au foyer : personnages emblématiques

Capture d’écran, le 2023-04-16 à 18.26.12.png

L'impact du joual

Avant d’être connu sous l’appellation de « joual », ce type de langage était connue sous le nom du lousy French. Cette expression provenait de Pierre Elliot Trudeau lors d’un entretien télévisé en 1968, quelques semaines avant la sortie de la pièce de Tremblay. Dans les médias francophones, le lousy French a été traduit par des termes comme « français pouilleux » ou encore « français bâtard ». Cette rivalité entre le joual et le français international existait même avant la publication des Belles-sœurs. Comme quoi la pièce était déjà destinée à être au cœur d’un enjeu social important (Girard, 2018).

 

Ceci n’a pourtant pas freiné Michel Tremblay à se lancer dans cette « guerre ». Perçu comme un Français sale, pauvre, désossé et qui n’avait surtout pas sa place au théâtre ou en littérature, l’auteur s’est pourtant bien amusé à retravailler la grammaire des mots qu’il entendait au quotidien. Les « à cette heure » qui se sont transformés en « à’c’t’heure », les « souliers » en « suyers », les « maman » en « moman » et les « mosus » en « tabarnak » sont ce qui a rendu l’œuvre aussi réaliste pour le public. Pour Tremblay, c’était important d’écrire exactement comme les gens parlaient autour de lui. « Le joual? C’est mon principal moyen d’expression. Je m’étais dit : si jamais j’écris un jour, je ne tricherai pas. Je ferai parler mes personnages avec les expressions qu’ils utilisent dans la vie de tous les jours », avait-il expliqué à un journaliste en 1966 (Girard, 2018).

 

Ce choix audacieux n’a pas passé inaperçu. Malgré les nombreuses critiques négatives, d’innombrables citoyens se sont enfin sentis compris, entendus et représentés. Le succès de l’œuvre a voyagé partout dans le monde. Le fait d’avoir écrit cette histoire en joual n’a pas été un obstacle pour ses multiples traductions. En effet, Tremblay disait qu’il n’avait pas à traduire le joual, mais traduire la vie. « Les âmes humaines sont partout dans le monde. Ce n’est pas parce ce que tu dis « tabarnak », qu’il n’y a pas quelqu’un qui dit l’équivalent au Brésil en portugais » aime-t-il expliquer (Girard, 2018). Il fut important pour l’auteur de faire comprendre que des femmes comme celles des Belles-sœurs, on en retrouve partout dans le monde.

Provenant d’un endroit et d’une époque où les pensées et les actions quotidiennes étaient encore lourdement conservatrices en dépit de certains changement politiques, l’auteur a courageusement décidé de pointer certains problèmes du doigt.

 

Pour commencer, le thème de la pauvreté est grandement exploité dans la pièce. À l’époque, ces femmes vivaient dans la misère. Elles comptaient leurs sous et étaient même prêtes à trahir leurs amies pour avoir plus de moyens. Les francophones avaient, à ce moment, une moins bonne réputation qu’aujourd’hui et avaient donc plus de difficulté à trouver des emplois stables. À ce jour, les francophones habitant à Montréal sont beaucoup plus aisés et n’ont pas à se battre pour leur place. Un autre élément abordé par Les Belles-sœurs est la religion. Jusqu’à la fin du 20e siècle, elle prenait une grande place dans les vies de francophones. Or, au cours des années 60, le clergé perd peu à peu son influence dû à l’élection du Parti libéral de Jean Lesage. Afin de dénoncer à la scène québécoise la place importante qu’elle prenait au sein de nos vies, on voit que les femmes de la pièce écoutent des programmes religieux à la radio, parlent de l’église et ont des mentalités très conservatrices. Par exemple, les sujets comme la sexualité, l’alcool et l’avortement étaient très difficiles à aborder pour elles. Étant des personnes qui mettent de l’avant les valeurs de l’église, elles y apportent un énorme jugement. Ensuite, le mariage était aussi un élément religieux important à l’époque : la femme se mariait à un homme, perdait son nom, restait à la maison pendant qu’il allait travailler et devenait donc dépendante financièrement de lui. Aujourd’hui, cette forme d’union a une moins grande importance en société. Par exemple, si un couple désire se marier, il le fait par amour et non par obligation religieuse. L’homme et la femme sont sur le même piédestal et ne dépende plus l’un de l’autre. Cet enjeu rappelle aussi à quel point le féminisme a évolué. Dans la pièce, les femmes semblent s’apitoyer sur leur sort et se plaignent par rapport à leur vie misérable. Aujourd’hui, le féminisme est un mouvement immense. Les femmes prennent action, ne sont plus prises en cage et n’attendent pas après le changement, elles vont le chercher par elles-mêmes.

 

Bref, Michel Tremblay a pris les devants dans la lutte de ces enjeux. Sa pièce a complètement bousculé les mentalités arriérées et a entamé un processus d’ouverture d’esprits chez les Québécois. En osant aborder ce genre de thèmes, l’auteur a démarré la vague de changement que nous avons connu et a grandement fait avancer les choses.

Les thèmes prédominants dans la pièce

Capture d’écran, le 2023-04-17 à 11.46.47.png
bottom of page